La société à mission
Raison d’être vs performance ?
Juin 2020 : 99,4 % des actionnaires de Danone approuvent la transformation en société à mission. Emmanuel Faber, PDG du groupe, voit dans ce vote historique la preuve qu’un capitalisme durable et responsable est possible. Mars 2021 : ce même Faber est évincé par son conseil d’administration, sous la pression de fonds activistes qui détenaient moins de 5 % du capital … l’action bondit de 4 % à l’annonce de son départ. La mission n’aura protégé ni l’homme, ni le projet. Danone, un choc de vision, un choc de gouvernance qui n’a pourtant pas découragé un grand nombre de sociétés françaises d’endosser les habits de société à mission.
Ce sont, en effet, près de 2 000 entreprises, plus d’un million de salariés qui exercent dans ce cadre. Et pourtant, le statut de société à mission reste largement méconnu.
Né de la loi PACTE en 2019, ce dispositif juridique permet aux entreprises d’inscrire dans leurs statuts une raison d’être et des objectifs sociaux ou environnementaux.
Une révolution silencieuse de la gouvernance ? Ou un simple habillage marketing ? Décryptage d’un modèle en tension entre ambition sociétale et réalité actionnariale.
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Danone : autopsie d’un paradoxe fondateur
Danone, première entreprise du CAC 40 à franchir le pas de la société à mission
L’histoire de la société à mission en France ne peut se comprendre sans revenir sur le cas Danone. Non parce qu’il serait représentatif, il ne l’est pas, mais parce qu’il cristallise toutes les tensions du dispositif. Danone fut la première entreprise du CAC 40 à franchir le pas de la société à mission. Elle en reste, à ce jour, l’exemple le plus scruté, le plus commenté, et le plus controversé.
Emmanuel Faber n’est pas un PDG comme les autres. Entré chez Danone en 1997, séduit par le discours d’Antoine Riboud sur le « double projet économique et social », il gravit les échelons jusqu’à devenir Directeur Général en 2014, puis PDG en 2017. Son ambition : faire de Danone un laboratoire du capitalisme responsable. En juin 2020, il obtient ce qu’aucun patron du CAC 40 n’avait osé demander : l’inscription dans les statuts d’une raison d’être («apporter la santé par l’alimentation au plus grand nombre ») et d’objectifs sociaux et environnementaux opposables.
« Ce vote est historique. Il ouvre la voie à un nouveau modèle d’entreprise, où la performance économique et l’impact positif ne s’opposent plus. »
Emmanuel Faber, Assemblée Générale Danone, juin 2020
L’euphorie ne dure pas. Dès l’automne 2020, les signaux d’alerte s’accumulent. Le plan « Local First », censé décentraliser le pouvoir vers les filiales, provoque un séisme interne : Francisco Camacho, patron de l’activité Produits laitiers, démissionne en septembre. La directrice financière Cécile Cabanis quitte son poste en octobre. Les résultats 2020 sont mauvais, la pandémie a frappé durement les activités « hors domicile » , et le cours de l’action décroche de 27 % sur l’année, contre une hausse de 6 % pour le concurrent Nestlé.
C’est alors que surgissent les fonds activistes. En janvier 2021, Bluebell Capital Partners, un fonds britannique inconnu jusque-là comme actionnaire, écrit aux administrateurs pour réclamer la tête du PDG. En février, Artisan Partners, fonds américain détenant 3 % du capital, passe à l’offensive. Ensemble, ces deux acteurs pèsent moins de 5 % des droits de vote. Mais leur pression médiatique est intense, et elle trouve un écho au sein du conseil d’administration.
« Mon éviction relève du théâtre. L’entre-soi l’a emporté. Les mêmes qui, deux semaines auparavant, avaient unanimement soutenu un schéma de gouvernance, ont provoqué un tour de passe-passe. »
Emmanuel Faber, Les Échos, mai 2021
Le 1er mars 2021, le conseil sépare les fonctions de Président et de Directeur Général. Emmanuel Faber conserve la présidence. Deux semaines plus tard, le 14 mars, le couperet tombe : il est évincé de toutes ses fonctions, avec effet immédiat. Gilles Schnepp, ancien patron de Legrand, le remplace à la présidence.
Ce que révèle le cas Danone
Pierre-Yves Gomez, professeur à l’EM Lyon et spécialiste de la gouvernance, invite à dépasser le récit simpliste d’une victoire des activistes sur la mission : «Les tensions qui traversent Danone depuis des décennies se sont cristallisées sur son PDG. La pression des fonds a donné un prétexte commode au conseil pour trancher une situation interne conflictuelle. » Le problème n’était pas la mission. C’était l’accumulation de difficultés opérationnelles, de conflits internes et d’une personnalisation excessive du pouvoir.
Une étude conjointe de HEC Paris, Pennsylvania State University et Erasmus University Rotterdam apporte un éclairage plus structurel : les fonds spéculatifs activistes seraient deux fois plus susceptibles de cibler les entreprises socialement responsables. Ces fonds interprètent les engagements RSE comme un signal que l’entreprise ne maximise pas les profits à court terme. La société à mission, loin de protéger, peut ainsi devenir une cible.
Quatre enseignements émergent de l’affaire Danone :
- La mission ne protège pas le dirigeant. Le comité de mission peut interroger les arbitrages, mais il n’a aucun pouvoir contraignant face aux actionnaires. La légitimité du PDG reste suspendue au cours de bourse.
- La mission ne protège pas l’entreprise. Le statut crée un cadre, pas un bouclier. Sans cohérence entre les engagements affichés et les pratiques réelles (Danone annonçait 2 000 licenciements l’année de son adoption du statut), la mission devient vulnérable à l’accusation de « mission-washing ».
- La mission exige un alignement interne. Chez Danone, les tensions au Comex, les démissions en cascade et le plan « Local First » mal préparé ont créé un terreau fertile pour la contestation. La mission amplifie les dynamiques existantes, bonnes ou mauvaises.
- Le temps long est l’horizon naturel de la mission. Les bénéfices se mesurent en années, pas en trimestres. Les fonds activistes raisonnent en mois. Cette asymétrie temporelle est au cœur des tensions de gouvernance et ne sera pas résolue par un changement de statut.
Et pourtant. Malgré l’éviction de son architecte, Danone est restée société à mission. Le nouveau président Gilles Schnepp a réaffirmé son « attachement » au statut. Modifier la raison d’être inscrite dans les statuts exigerait un vote des deux tiers des actionnaires, politiquement improbable. La mission survit à l’homme qui l’a portée. C’est peut-être là sa vraie force.
Le cas Danone pose une question fondamentale : qu’est-ce qu’une société à mission, et à quoi sert-elle vraiment ? Pour y répondre, il faut revenir aux origines du dispositif, comprendre son fonctionnement, mesurer son essor, et évaluer ses promesses à l’aune des réalités du terrain.
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La société à mission : origine, cadre juridique et objectifs
Le concept d’entreprise à mission n’est pas né en France. Dès 2010, les États-Unis créent les Benefit Corporations, des sociétés commerciales intégrant des objectifs d’intérêt général dans leur objet social. L’Italie suit en 2016 avec les Società Benefit. En France, ce sont les travaux de la chaire Théorie de l’entreprise de Mines ParisTech, portés notamment par Blanche Segrestin et Armand Hatchuel, qui posent les fondements théoriques dès 2014.
La consécration juridique intervient avec la loi PACTE du 22 mai 2019 (Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation des Entreprises). Son article 176 introduit dans le Code de commerce les articles L. 210-10 à L. 210-12, créant la qualité de « société à mission ». Il ne s’agit pas d’une nouvelle forme juridique, mais d’une qualité supplémentaire que toute société peut revendiquer.
La loi PACTE structure cette qualité en trois paliers. Le premier, obligatoire pour toutes les sociétés, impose de gérer l’entreprise « dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité » (article 1833 du Code civil modifié). Le deuxième permet d’inscrire une raison d’être dans les statuts. Le troisième, la société à mission proprement dite, ajoute des engagements contraignants et un dispositif de contrôle.
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Les cinq conditions de la société à mission (article L. 210-10 du Code de commerce)
- Inscrire une raison d’être dans les statuts
- Définir un ou plusieurs objectifs sociaux et environnementaux
- Mettre en place un comité de mission (ou un référent pour les entreprises de moins de 50 salariés)
- Soumettre l’exécution des objectifs à la vérification d’un organisme tiers indépendant (OTI) accrédité par le COFRAC
- Déclarer la qualité au greffe du tribunal de commerce (inscription sur le Kbis)
Source : Loi n° 2019-486 du 22 mai 2019, article 176
Société à mission, B Corp, ESS : clarifier les frontières
La société à mission s’inscrit dans un écosystème plus large de formes d’engagement qu’il convient de distinguer.
B Corp est une certification internationale privée délivrée par l’ONG B Lab, qui évalue la performance sociale et environnementale sur cinq piliers. Plus de 600 entreprises françaises sont certifiées B Corp fin 2024, et 10 000 dans le monde. La certification B Corp peut se combiner avec le statut de société à mission , les deux ne sont pas exclusifs.
L’économie sociale et solidaire (ESS) regroupe coopératives, mutuelles, associations et fondations sous un régime juridique distinct. Environ 11 % des sociétés à mission sont issues de l’ESS. La loi PACTE a d’ailleurs étendu le dispositif aux mutuelles.
Se transformer en société à missions : pour quels objectifs, avec quelles motivations ?
Une société à mission poursuit des objectifs sociaux, sociétaux et environnementaux intégrés à sa stratégie, au-delà de la seule recherche de profit. L’ambition affichée : concilier performance économique et contribution à l’intérêt général. Mais derrière cette définition consensuelle, quelles sont les motivations concrètes des dirigeants qui franchissent le pas ?

Les raisons de la transformation sont multiples et souvent enchevêtrées. Elles relèvent de quatre registres :
Un objectif stratégique : donner un cap à long terme en institutionnalisant la mission
- Clarifier le “pourquoi” de l’entreprise
Donner une boussole stratégique de long terme, au-delà du profit immédiat.
Répondre à une perte de sens perçue dans certaines organisations matures ou très financiarisées. - Porter et opérationnaliser la vision, la mission sur le long terme Ce statut permet de résister à la pression court-termiste des marchés, des actionnaires et de légitimer des investissements qui ne produisent pas de rendement immédiat, comme le capital humain ou la protection de l’environnement.
- Différencier stratégiquement Dans des secteurs banalisés, la mission devient un élément distinctif majeur permettant de sortir de la guerre des prix par une proposition de valeur qui intègre des dimensions sociétales.
Un objectif de gouvernance et de protection : un cadre de gouvernance équilibré et sécurisé
- Pérenniser le projet et l’ADN
Le statut permet de sanctuariser les valeurs fondatrices contre les aléas d’une cession, d’une transmission ou de changements de direction court-termistes. - Se protéger des rachats hostiles
L’inscription de la mission dans les statuts peut compliquer la tâche d’un acquéreur. - Rééquilibrer le pouvoir actionnarial
La mission vient limiter la primauté absolue de la valeur actionnariale en introduisant une responsabilité élargie des dirigeants qui deviennent arbitres entre performance financière et mission. - Faciliter et ouvrir le dialogue actionnarial
Structurer les échanges avec les investisseurs autour d’objectifs partagés. - Encadrer juridiquement les engagements
Inscription de la mission dans les statuts.
Mise en place d’un comité de mission et d’un contrôle par un organisme tiers indépendant (OTI).
Un objectif organisationnel et managérial : aligner les acteurs et renforcer l’engagement
- Aligner les acteurs internes
Fédérer autour du sens. Donner un référentiel commun aux dirigeants, managers et salariés.
- Renforcer l’engagement des salariés, la rétention des talents et l’attractivité
Répondre aux attentes croissantes en matière de sens, notamment chez les jeunes générations .
Renforcer le sentiment d’appartenance.
Limiter le désengagement, le turnover, le “quiet quitting” en alignant les aspirations personnelles des employés avec le projet.
- Innover et transformer
Stimuler la créativité en orientant la R/D vers des solutions à impact positif. - Répondre aux attentes sociétales
Satisfaire des consommateurs de plus en plus sensibles à l’impact des entreprises. - Accéder à des financements
Attirer des investisseurs orientés ESG et ISR (Investissement Sociétalement Responsable).
Un objectif de légitimité et de réputation : Capitaliser l’image de marque et les relations avec l’écosystème.
- Répondre à une attente sociétale croissante
Face à la crise climatique et à la défiance envers les grandes entreprises, ce statut aide à restaurer la confiance des clients et partenaires. - Renforcer la marque (corporate et marque employeur)
Attirer talents, clients, partenaires, investisseurs responsables.
Crédibilité de l’engagement RSE : Contrairement à une simple communication, la société à mission rend l’engagement opposable et crédible car il est inscrit dans les statuts et vérifié par un organisme tiers indépendant (OTI). Cela permet d’éviter les accusations de « purpose washing » ou de « greenwashing ».
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Une dynamique exponentielle
De 124 à près de 2 000 sociétés à mission en quatre ans
Le décret d’application du 2 janvier 2020 rend le dispositif opérationnel. À la fin de cette première année, 124 sociétés ont franchi le pas. Un an plus tard, elles sont 605. Fin 2022, le cap du millier est dépassé avec 1 099 entreprises. Le 8eme Baromètre de l’Observatoire des sociétés à mission recense 1 961 sociétés à mission fin 2024, représentant plus d’un million de salariés.

Cette croissance annuelle de 25 à 35 % traduit un engouement réel. Mais les sociétés à mission restent une infime minorité du tissu productif français : moins de 0,1 % des entreprises. La dynamique est qualifiée de « très forte » par l’Observatoire, mais le mouvement demeure concentré sur certains profils d’entreprise et secteurs.
Des services au commerce : une cartographie sectorielle contrastée
La répartition sectorielle révèle une concentration massive dans les services, qui représentent environ 80 % des sociétés à mission. Le commerce pèse 11 %, l’industrie 8 %, et l’agriculture à peine 1 %. La majorité des sociétés à mission sont des petites structures (TPE-PME), mais les ETI et grandes entreprises sont surreprésentées par rapport à leur poids dans l’économie. Parmi les grands groupes : Danone, la MAIF, Camif, Léa Nature, Yves Rocher, et KPMG France.

Performance comparée : les sociétés à mission font-elles mieux que les autres ?
La question de la performance économique est au cœur du débat. Les entreprises engagées surperforment-elles leurs concurrentes, ou le statut de société à mission n’est-il qu’un coût supplémentaire sans retour mesurable ? Les études disponibles dessinent un tableau contrasté mais globalement favorable.
Croissance du chiffre d’affaires : l’effet « raison d’être »
Une étude du cabinet Ernst and Young (Source : Harvard Business Review / EY, 2022) révèle un écart qui interpelle : 85 % des entreprises dotées d’une raison d’être clairement définie ont vu leur chiffre d’affaires augmenter au cours des trois dernières années, contre seulement 58 % pour les entreprises sans raison d’être formalisée. Plus frappant encore : 42 % des entreprises sans raison d’être ont vu leurs revenus stagner ou diminuer.
Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence. Corrélation n’est pas causalité : les entreprises qui se dotent d’une raison d’être sont souvent celles qui avaient déjà une culture managériale avancée et une stratégie claire. La raison d’être vient formaliser et amplifier une dynamique préexistante plus qu’elle ne la crée.
Résilience en crise : l’avantage des entreprises engagées
La pandémie de 2020-2022 a servi de test grandeur nature. Une étude de B Lab Europe portant sur sept pays européens montre que les entreprises certifiées B Corp, un statut comparable à la société à mission, ont mieux résisté que leurs concurrentes :
L’écart de performance RSE : +13 % selon France Stratégie
L’organisme France Stratégie, rattaché au Premier ministre (Source : France Stratégie, « Responsabilité sociale des entreprises et compétitivité », 2022) a mesuré l’impact économique des stratégies RSE sur un large panel d’entreprises françaises. Résultat : les entreprises dotées d’une stratégie de responsabilité sociétale formalisée affichent un gain de performance économique moyen de 13 % par rapport à leurs concurrentes.
Ce chiffre agrège plusieurs dimensions : productivité, attractivité RH, fidélisation clients, accès au financement. Il suggère que les investissements RSE, souvent perçus comme un coût à court terme, génèrent un retour mesurable à moyen terme.
- 96,7 % des B Corp étudiées étaient toujours actives en septembre 2024, contre 91,5 % des entreprises non certifiées soit un écart de survie de 5,3 points
- 35 % des B Corp ont connu une croissance de leurs effectifs supérieure à 25 %, contre 23 % des entreprises classiques
- En France, ce différentiel est encore plus marqué : 43 % des B Corp françaises ont connu cette forte croissance d’effectifs, contre 35 % pour les autres.
Source : B Lab Europe, Étude sur la résilience et la performance financière, 2024
Synthèse : entreprises engagées vs entreprises classiques

Ce qu’il faut relativiser : les limites des comparaisons
Ces données encourageantes appellent plusieurs nuances. D’abord, le statut de société à mission ne confère aucun avantage fiscal. Les gains de performance sont indirects : attractivité RH, fidélisation clients, accès aux financements ESG, …
Ensuite, les entreprises qui choisissent de devenir sociétés à mission ne sont pas représentatives du tissu économique. Elles sont souvent plus jeunes, plus innovantes, dirigées par des entrepreneurs convaincus. Comparer leur performance à celle d’entreprises traditionnelles revient à comparer des populations structurellement différentes.
Enfin, les résultats varient fortement selon les secteurs. Dans les services et le conseil, où la guerre des talents fait rage et où l’image de marque est cruciale, les bénéfices sont nets. Dans l’industrie lourde, où les contraintes énergétiques et les cycles d’investissement pèsent, le retour sur investissement est plus incertain.
Le cas Danone rappelle que la mission n’immunise pas contre les difficultés opérationnelles. Le titre avait perdu 27 % en 2020, quand Nestlé gagnait 6 %. L’engagement sociétal ne dispense pas de l’excellence managériale.
Et pourtant. Les chiffres sont là. Les entreprises dotées d’une raison d’être affichent une croissance du chiffre d’affaires supérieure de 27 points à leurs concurrentes. Les B Corp françaises survivent mieux aux crises , écart de 5,3 points en 2024. Les entreprises RSE dégagent un gain de performance de 13 %. Ces données ne prouvent pas que la mission fait le succès. Mais elles suggèrent qu’elle n’empêche pas d’y parvenir et qu’elle peut y contribuer.
La vraie rupture est ailleurs. Elle est dans cette gouvernance triangulaire qui introduit un tiers-regard dans la fabrique des décisions. Elle est dans cette ouverture aux parties prenantes qui oblige l’entreprise à rendre des comptes au-delà du seul cercle des actionnaires. Elle est dans cette responsabilité juridique qui transforme la promesse en obligation.
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Une gouvernance bouleversée : du conseil d’administration au comité de mission
La société à mission ne se contente pas d’ajouter une ligne dans les statuts. Elle reconfigure en profondeur l’architecture de gouvernance de l’entreprise. Pour la première fois, le législateur impose la création d’un organe de contrôle distinct des instances dirigeantes, chargé de veiller à l’exécution d’objectifs qui ne se réduisent pas à la maximisation du profit.
Une gouvernance triangulaire : conseil, direction, comité de mission
Traditionnellement, la gouvernance d’entreprise repose sur un schéma bipolaire : d’un côté les organes de direction (conseil d’administration, directoire), de l’autre les actionnaires réunis en assemblée générale. La société à mission introduit un troisième pôle : le comité de mission. Cette gouvernance triangulaire, certains parlent de gouvernance « multipolaire », rompt avec la conception classique du pouvoir actionnarial.
Le comité de mission doit être distinct des organes sociaux et comporter au moins un salarié. Il n’est pas décisionnaire, il ne peut ni bloquer ni imposer une décision stratégique , mais il dispose d’un pouvoir d’interpellation et de contrôle. Son rôle : vérifier que chaque décision importante prend en compte les objectifs sociaux et environnementaux inscrits dans les statuts.
Fait notable : 98 % des sociétés à mission ont choisi de nommer un comité de mission, alors même que les entreprises de moins de 50 salariés auraient pu se contenter d’un simple référent. Ce choix témoigne d’une volonté de crédibiliser la démarche par un dispositif collégial (Source : Panorama KPMG-Observatoire des sociétés à mission, 2023).
L’ouverture aux parties prenantes : une révolution silencieuse
L’innovation majeure de la loi PACTE réside dans l’ouverture de la gouvernance à des acteurs extérieurs. Près des deux tiers des comités de mission intègrent des membres externes : experts RSE, représentants de la société civile, universitaires, personnalités qualifiées. Ces « regards extérieurs » sont là pour challenger les décisions internes, éviter l’entre-soi et renforcer la crédibilité de la démarche.
Chez KPMG France, devenue société à mission en mai 2022, le comité de mission comprend 8 membres dont 6 personnalités externes, sous la présidence de Pascal Demurger, Directeur Général de la MAIF. Ce rapport 6/2 en faveur des externes illustre la volonté de dépasser le simple exercice d’autoévaluation.
Cette ouverture traduit un changement de paradigme : l’entreprise n’appartient plus aux seuls actionnaires. Elle devient un collectif de parties prenantes , salariés, clients, fournisseurs, territoires, environnement , dont les intérêts doivent être pris en compte dans les arbitrages stratégiques.
Tensions et risques : entre contre-pouvoir et chambre d’enregistrement
Le risque de phagocytage du comité par le conseil d’administration est réel. Si les mêmes personnes siègent dans les deux instances, ou si le comité est composé de proches de la direction, l’indépendance de jugement s’évapore. À l’inverse, un comité trop conflictuel peut paralyser la prise de décision.
La loi reste floue sur l’articulation entre comité de mission et conseil d’administration. Certaines entreprises ont fait le choix de créer des « ponts » institutionnels , un administrateur siégeant dans les deux instances, des réunions communes trimestrielles. D’autres maintiennent une stricte séparation pour préserver l’indépendance du comité.
Une responsabilité juridique renforcée pour les dirigeants
La société à mission ne se contente pas de créer un organe de surveillance. Elle engage juridiquement la responsabilité des mandataires sociaux. Les dirigeants peuvent faire l’objet d’actions en responsabilité s’ils ne déploient pas les moyens nécessaires à la réalisation de la mission. Le ministère public ou toute personne intéressée peut saisir le tribunal pour faire supprimer la mention « société à mission » en cas de manquement.
Cette épée de Damoclès juridique change la donne. La mission n’est plus un simple affichage : elle devient une obligation de moyens contrôlée par un organisme tiers indépendant. Un avis négatif de l’OTI peut entraîner le retrait de la qualité et le signal réputationnel désastreux qui l’accompagne.
L’actionnaire minoritaire face à la mission : un contre-pouvoir limité
Le cas Danone a révélé une limite structurelle : la mission ne modifie pas les rapports de force actionnariaux. Les fonds activistes détenant moins de 5 % du capital ont réussi à évincer un PDG soutenu par 99,4 % des actionnaires neuf mois plus tôt. Le comité de mission n’avait aucun pouvoir pour s’y opposer.
Les actionnaires ne votent pas sur la composition du comité de mission, ni sur son rapport annuel. Ils ne peuvent pas non plus contester les arbitrages du comité. Cette asymétrie pose question : comment concilier le pouvoir souverain de l’assemblée générale avec les objectifs de long terme inscrits dans les statuts ?
Olivier Favereau, professeur émérite à Paris-Nanterre et membre de la chaire Théorie de l’entreprise, pointe cette tension : « La faiblesse propre à la notion de mission est de venir s’ajouter à l’objectif permanent de satisfaire les associés sur le plan financier. Dans ces conditions, le passage de la société standard à la société de mission reste fragile ».
Le baromètre 2024 de l’Observatoire révèle que 79 % des salariés français seraient intéressés à travailler dans une société à mission. L’appétit existe. Mais souvenons-nous : 99,4 % des actionnaires de Danone avaient voté pour la mission. Neuf mois plus tard, son architecte était dehors. Le statut ouvre des possibles. Il ne dispense pas du rapport de force.
La société à mission n’est pas un bouclier. C’est une boussole, à condition de savoir qui tient la barre, et que tout l’équipage partage le cap c’est à dire la vision.
Gérard Lécrivain pour Lesclefsdumanagement.com
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Sources mobilisées
- Loi n° 2019-486 du 22 mai 2019 (loi PACTE), article 176
- Décret n° 2020-1 du 2 janvier 2020 relatif aux sociétés à mission
- Observatoire des sociétés à mission, Baromètres 2020-2024
- KPMG-Observatoire, « Panorama des sociétés à mission », mai 2023
- B Lab Europe, « Étude sur la résilience et la performance financière des B Corp », janvier 2025
- France Stratégie, « Responsabilité sociale des entreprises et compétitivité », 2022
- Harvard Business Review / EY, « The Business Case for Purpose », 2022
- Novethic, « Après l’éviction d’Emmanuel Faber, Danone doit poursuivre sa mission », mars 2021
- Pierre-Yves Gomez, « Saga Danone : Pourquoi Emmanuel Faber a sauté », mars 2021
- Les Échos, interview Emmanuel Faber, mai 2021
- HEC Paris / Penn State / Erasmus, « Activist Hedge Funds and Socially Responsible Firms »
- Olivier Favereau, « Entreprise à mission, codétermination et éco-détermination », France Stratégie, 2019
- KPMG France, communiqués de presse « KPMG cabinet à mission », 2022-2023
- FIR (Forum pour l’Investissement Responsable), « La société à mission : opportunités pour les investisseurs à impact », 2023

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